mercredi 2 septembre 2015

Reboot

Cher lecteur ou chère lectrice, bienvenue. Vous trouverez ci-dessous une courte nouvelle de mon cru. Bonne lecture :)

Reboot

Le ciel est masqué par un entrelacs de nuages, une écume posée là-haut, sur l’azur oublié. Une trouée se forme, un espoir, une fumée. Une lueur se déverse dans les flots froids de l’atmosphère gelée. Un disque bleuté grandit, d’une couleur si pâle qu’elle évoque les veines enfouies d’une poitrine diaphane. Un jour s’est achevé l’été. Une date, depuis longtemps enterrée sous les cendres de la guerre. Dehors la mort glacée, dedans un éclat de paix.
— Papa ! Papa ! La météo commence dans cinq minutes !
— Attention chérie, tu tires trop fort.
Leslie pouffe en me voyant grimacer. L’évocation d’un tel pouvoir, meurtrir son père en lui tirant simplement le bras, la fait sourire. Elle ne comprend pas, n’envisage pas cette possibilité. Pour elle, c’est forcément une blague, une de ces absurdités que les adultes laissent échapper, des phrases rigolotes parce qu’elles ne veulent rien dire. Leslie est tellement amusée qu’elle scelle ses lèvres de ses deux mains. Ses yeux en demi-lune scintillent, des larmes de joie, une fine rosée orne ses prunelles couleur forêt. Pour Leslie, couleur forêt ne veut rien dire. Elle n’a jamais vu d’arbres, d’herbe, ni de haies. Une idée terrifiante me traverse l’esprit : Et si elle n’en apercevait jamais .
— C’est ta main, Leslie. Tu dois apprendre à doser ta force.
Ma fille découvre sa bouche pour porter son bras gauche à son regard. Est-il possible qu’elle se soit si vite habituée, et si bien, à sa prothèse ? A-t-elle déjà oublié son séjour à l’hôpital et les sucreries à volonté après l’opération ? C’est apparemment le cas et, sans le vouloir, j’ai brutalement ravivé ses plaies. Son regard effondré annonce des excuses avortées.
— Désolé papounet, je ne voulais pas te…
À court de mots, Leslie fond en larmes et se jette dans mes jambes, serrant trop fort ma cuisse. Je ne laisse rien paraître, inutile de l’accabler. Je m’en veux assez de m’être montré aussi froid. Heureusement, l’enfance est une fontaine de pardon. En deux minutes, peut-être moins, Leslie se détache puis essuie ses larmes.
— Ce n’est pas grave, mon petit bolet. Tu finiras par t’habituer à ta nouvelle main.
Leslie fait tournoyer sa prothèse devant elle, écarquillant les yeux chaque fois que sa surface polie lui renvoie la lumière du plafonnier. Les joyaux aquatiques de son émoi envolé ornent le métal étincelant.
— Elle est super jolie, papa. J’adore mon nouveau bras et Arthur est mort de jalousie !
Leslie fronce les sourcils avant d’enchaîner :
— Et chuis pas un bolet !
Un petit rire m’échappe. Tant que mes enfants sont là, impossible de désespérer.
— C’est quoi ?
L’index d’acier de Leslie touche le logo blanc sur la vitre.
— C’est la marque de la fenêtre, une Protego à triple vide intercalaire, pour nous protéger du froid.
Leslie me rend un regard neutre : mes précisions ne l’intéressent pas le moins du monde.
— Tu viens pas regarder la télé ?
— Je te rejoins après, Leslie. Sois sage et écoute bien ton frère, d’accord ?
Trottinant vers la porte, elle balance ses mains d’avant en arrière, légère, naturelle. Son opération ne pouvait pas mieux se passer. J’y ai veillé. J’ai personnellement assemblé les plaques de couverture de son bras, les ait gravées d’arabesques, et conçu la langue irisée s’enroulant autour de l’axe principal de la prothèse.
Dans la pièce entièrement blanche, excepté le mur sud, peint en noir pour capter le peu de chaleur traversant les nuages, il n’y a que mon grand bureau en noyer. Une rareté en ce bas monde que je dois à mon rang de médecin émérite, aux faits de guerre associés, ceux auxquels je n’ai pu échapper.
Dehors, la trouée s’est encore élargie. Un disque de ciel bleu est apparu. Il grignote lentement les nuages. Je sais d’ores et déjà ce que nous annoncera le présentateur météo.
Dans le salon, Arthur et Leslie jouent des coudes au milieu du canapé en cuir beige. Ils n’ont même pas remarqué mon arrivée. Leslie lève son bras, prête à l’abattre sur son frère. Sa prothèse d’acier.
— Non !
J’ai crié, sans le vouloir. Leslie s’arrête dans son mouvement, stupéfaite, puis se met de nouveau à pleurer.
— Elle a six ans…
En passant, Laure me pince les côtes. C’est l’équivalent du mot « imbécile », venant ponctuer sa remarque. Elle a bien raison. Je dois être patient, mais, pendant la période d’adaptation, Leslie pourrait si facilement éborgner son frère.
Laure s’assoit aux côtés de Leslie. Celle-ci en profite pour se lover dans son giron en suçant son pouce. Le regard jaloux de son frère, trop âgé pour faire de même, montre qu’il n’a pas oublié le sentiment de sécurité que cela lui procurait.
— T’as vu, Laure ? fait Leslie en souriant. Mon bras est aussi joli que ta jambe.
Une triste réalité me tombe dessus : Mon travail s’accumule jusque dans mon salon… Putain de guerre ! Le présentateur météo nous annonce un redoux à -31 °C. Il ferait mieux de démissionner pour acheter un dictionnaire.
Un redoux…
C’est absurde.
En passant devant le canapé, je déclenche la huée de ma progéniture. Laure se joint au tollé en me souriant. Feignant l’indifférence, j’approche de la grande fenêtre double puis écarte les rideaux, avide de trouver au firmament mon soleil, ce vieux pote dont je n’ai presque plus de nouvelles, cette vieille branche que jamais je n’oublierai. Ce que je vois dépasse toutes mes espérances :
Le ciel.
À découvert.
— Venez les enfants, il y a une trouée !
Leslie et Arthur déboulent en deux secondes et quatre-vingts décibels, renversant des magazines et le téléphone sur leur passage, accueillant les rayons du soleil dans un silence d’église.
— Il était toujours là avant, le solelle ?
— Soleil, ma chérie. Et non, il n’était pas là tout le temps, mais presque tous les jours et parfois pendant toute la journée.
Leslie me gratifie du même rire que celui de tout à l’heure, celui signifiant que mes affirmations sont des absurdités. Je lui rends son sourire, cachant mon désarroi, puis positionne mon visage face au soleil, cherchant à capter un maximum d’énergie, goûtant aux rayons comme au meilleur dessert de l’année, serrant dans ma main celle de mon fils, venu lui aussi se goinfrer à ce banquet inespéré. Je sens son souffle sur mon poignet, son bonheur dans mon cœur. Quelques secondes s’écoulent, paisibles, avant que la traînée blanche d’un missile climatique traverse notre hublot d’azur immaculé pour éclater en son centre, libérant une larve de cumulus aux airs de galaxie spirale barrée. Le nuage enfle rapidement jusqu’à masquer entièrement le ciel sous ses volutes cotonneuses, nous laissant moi et Laura le cœur brisé par le souvenir.
Dès le ciel envolé, mes enfants repartent vers leurs jeux innocents. Laure et moi échangeons un regard. Ce que nous avons vu, Leslie et Arthur sauront-ils jamais ce que cela nous rappelle ? Mourront-ils dans l’hiver éternel d’un conflit sclérosé, stagnant ? L’envie d’embrasser Laure me traverse l’esprit, le désir d’oublier tout, saisir l’avenir, une seconde à ma portée. Léo me le pardonnerait.
Le téléphone brise l’instant, scelle l’hésitation, figeant mes enfants, par le bruit apeuré. À l’autre bout du signal, une voix grave m’explique qu’un officier a été blessé. Une voiture m’attend en bas, maintenant, tout de suite.
Au pied.
— Laure, je vous laisse avec les enfants. J’ai une urgence.
— Pas de problème. Je vous attendrai.
— Au revoir, papa !
Les rires cascadent en grelots désordonnés, s’éloignent vers les chambres, m’abandonnent au seuil. J’enfile rapidement un justaucorps complet à double vide intercalaire, seule protection efficace contre le froid au-dehors. Recouvert de la tête aux pieds, je remets mes vêtements. En passant, je fais un signe de tête à Laure. Elle baisse les yeux. Je ferme la porte, traverse le couloir aux murs parés de boiseries. Au sol ont été étalées des draperies de velours rouge et or. Un intérieur chaud, exact négatif du dehors, censé araser notre désarroi. L’ascenseur me conduit jusqu’au parking climatisé. Là m’attend un véhicule noir aux vitres teintées, muni d’un chasse-neige rongé par la grêle et le sel.
— Docteur, nous vous remercions d’avoir fait aussi vite.
Le militaire gardant la voiture, un lieutenant, se tient droit comme un I dans son uniforme gris. Il me sourit largement, visiblement ravi de notre rencontre, et m’ouvre la porte d’un geste enjoué.
— Merci.
Après m’avoir rejoint sur la banquette, il ordonne notre départ au chauffeur. Le véhicule démarre en vrombissant, s’avance dans le sas et ressort dans la rue déserte jouxtant mon immeuble. Dehors, la grêle cliquette sur les vitres et tambourine sur le toit.
— Que s’est-il passé au juste ?
— Le colonel Carin… Il a pris un shoot dans une escarmouche. Les Lloyrs se rapprochent en ce moment. On finira par les repousser.
Le lieutenant souligne son affirmation d’une moue rassurante. Devant lui, notre chauffeur continue de progresser dans une purée de pois indescriptible, se fiant aux informations surimprimées sur le pare-brise.
— J’ai deux enfants, Lieutenant. Savez-vous combien de fois la ligne de feu a bougé depuis leur naissance ? Moi-même, je ne le sais plus.
— Les Lloyrs signeront. Quelles raisons ont-ils de se battre encore ?
— Lieutenant, la guerre serait finie depuis longtemps s’ils n’avaient aucune raison de s’acharner. Le conflit dure depuis quinze ans. Rien n’a jamais été signé entre eux et nous. Rien.
Le lieutenant hoche la tête d’un air compréhensif, sans se départir de son beau sourire, ses deux prothèses de main posées sur son pantalon pas assez rempli, signe de deux autres membres artificiels.
— Où le colonel est-il touché ?
— Au bras. La zone d’impact a gelé avant qu’on ne le mette au chaud. Cela vous changera des gelures gangrenées… même si c’est tout aussi irrattrapable. L’anesthésiste l’a déjà préparé. Nous n’attendons plus que vous.
Le lieutenant soupire, oubliant un instant de sourire, les yeux perdus dans le blizzard, puis me regarde à nouveau, laissant transparaître une pointe d’agacement :
— Moi aussi, j’ai des enfants, vous savez. Ou plutôt, j’ai un enfant. Un petit bout de chou qui doit rester intact. Et qui le restera.
D’avenant, mon interlocuteur affiche désormais une mine résolue, une volonté d’acier.
— J’ai vu des Lloyrs prisonniers. Ils déliraient sur la vie qui les attendait chez eux, nous maudissant de ne pas comprendre. Ils sont encore plus à bout que nous. Ils en ont ras le bol et nous renvoient la faute, prétextant que nous-mêmes n’abandonnerions pas à leur place. Ça finira forcément par s’arrêter. Il y aura un armistice.
— Puissiez-vous dire vrai.
La voiture fait une embardée, bifurquant sur la gauche, vers l’hôpital de la ville.
— Les guerres étaient bien pires dans le passé. Les bombes nucléaires condamnaient des régions entières, brûlaient tout, fauchaient tout. Les bombes climatiques paralysent de plus grandes zones, mais elles n’ont pas de telles retombées. Et il est impossible de se battre armée contre armée dans une telle purée de pois. Ça limite les pertes humaines.
— Expliquez-moi en quoi ce pays n’est pas condamné.
— Il l’est pour le moment mais lorsque cette guerre finira, le soleil reviendra encore plus vite qu’il n’a disparu. Je vous assure que c’est pour bientôt : l’hiver forcera les négociations.
Le lieutenant se rassoit dans son siège pour me faire face.
— Vous savez, j’admire réellement vos travaux. J’ai vu les prothèses de mes supérieurs : elles sont magnifiques. Le bras du général Aders est une véritable œuvre d’art.
— Je préférais son vrai bras. J’aurais souhaité ne pas avoir à le remplacer.
— Ne soyez pas aussi sinistre, docteur. À quoi bon ?
Remontant sa manche grise, le lieutenant ronchonne en consultant l’heure affichée sur sa prothèse.
— Bon, chauffeur ? On arrive, là ?
— Il faut contourner la zone nord, mon lieutenant. Ordres du QG.
— Ne vous inquiétez pas, docteur. On est presque arrivés.
Le lieutenant hoche la tête. L’instant d’après, nous regardons tous deux vers le pare-brise. Le staccato de la grêle ralentit brutalement. Le vrombissement du moteur entre dans les graves. Le temps s’épaissit. J’entends distinctement l’impact de chaque perle de glace.
Tac !
Tac !
Une silhouette entourée d’un trait jaune, comme sur une scène de crime, se découpe devant nous, en réalité augmentée.
Immobile.
Large.
Avec de gigantesques épaulières par-dessus une parka épaisse et des lunettes de soudeur dont les contours sont couverts de neige. Son visage n’est qu’une cagoule noire formée d’une multitude de bandelettes.
Tac !
Entre ses mains, un tube constitué d’autres tubes, un genre de gatling dont le nom me revient : minigun climatique. Un disque d’accrétion blanc enfle entre lui et son arme.
Tac !
Un vrombissement retentit, un bruit sourd, comme l’arrivée d’un tank, formé de petites détonations de plus en plus fortes, de plus en plus violentes, de plus en plus rapprochées.
Tac !
Tac ! - Tac ! - Tactactactatcactacatcacatc
— Bordel de merde ! Sortez docteur !
Le lieutenant se penche sur moi pour ouvrir la portière du véhicule. Son hurlement a péniblement percé le vacarme du métal poinçonné. Il a eu le temps d’enfiler sa cagoule isotherme et moi aussi. Impossible de savoir à quel moment j’ai eu ce réflexe. Mon corps se jette dans la rue, atterrissant dans une piscine de billes gelées. Le lieutenant hurle derrière moi pendant que je rampe en haletant pour avancer, insensiblement, vers je ne sais où. Une main m’attrape par l’aisselle et me remet sur pied avant de me pousser en avant. Quelques mètres plus loin, je ne sens plus sa pression sur mon omoplate. Je me retourne. Le lieutenant est à terre, un clou de glace dans l’œil. La surface plane du projectile lui figure un monocle de dandy. Je reconnais une ogive de Staker. Plus loin, le véhicule, à peine visible entre les filets d’air chargés de poussière gelée, dégage une épaisse fumée noire. Hors service. Des pas lourds, cliquetant distinctement malgré le hurlement du vent, s’approchent de moi. Le vrombissement du minigun recommence, enflant à toute vitesse, larguant sur moi des centaines d’aiguilles de glace, me perçant de toutes parts. Je vais mourir.
Je vais mourir.
— Chérie, va te baigner avec les enfants.
Le soleil m’aveugle. Je ne rouvrirai pas les yeux. Je réponds à Léo par un long soupir. Je n’ai pas très envie de rejoindre mes petits monstres. J’invoque mon droit à la paresse : ce lieu n’invite pas à la débauche d’énergie. Du moins pas pour un adulte.
L’océan.
La brise iodée, le ressac en dentelle sonore, image acoustique des mousselines aquatiques, et Léo un peu avachie, se tenant sur son bras, les jambes légèrement repliées sur sa serviette rouge, son immense chapeau à larges mailles projetant une armée de cristaux jaunes sur son visage d’ange. Tout cela m’invite à garder la position allongée et non à me lever pour prendre des seaux d’eau dans la figure en remerciement de deux nuits prolifiques.
Léo me toise en souriant, la moue taquine. Elle me nargue parce que je vais y aller malgré tout.
Gentil Papa.
Un vrai pigeon.
Je me lève en grognant pour rejoindre Leslie et Arthur, occupés à se faire mutuellement boire la tasse. Les plages bretonnes sont magnifiques en été. Les criques, les longues bandes en faux plat où l’on s’avance sans fin vers le grand large. Nous ne regrettons pas notre choix. Prendre des vacances ensemble nous remémore à quel point la grisaille parisienne peut se montrer étouffante.
Deux semaines passent à une vitesse ahurissante. Quatorze jours rythmés par les vagues, les ballades et les cris d’enfants. Leslie a le bras gauche griffé au sang par les ronces, les coquillages, et jure que son frère n’y est pour rien tout en lui lançant des regards furieux.
La vie s’écoule. Je me rappelle ce que m’a dit Léo, hier.
— À la vie, à la mort !
À la longue, Paris s’avère trop confinant pour nos deux loupiots. Nous profitons des vacances d’été pour déménager en vallée du Rhône, dans un petit village au-dessus d’Orange, perché sur sa colline. Leslie appréhende son nouveau collège, angoissée à l’idée de ne pas avoir son frère près d’elle, inscrit au lycée agricole après un redoublement sans surprise dans la voie générale.
J’abandonne la médecine.
La maison, posée au milieu de la plaine, orientée plein sud, m’offre enfin la possibilité de jardiner, de faire pousser ma propre nourriture, de combler ce vide en moi, de couper les rênes de la société.
La Provence défile : les cigales en porcelaines clouées sur le crépi rose, l’olivier encore trop immature pour produire plus qu’un bol d’olive au plus fort de l’hiver, le barbecue rouillé récupéré sur un concours de circonstances, les gobelets de ravioles aux truffes et à la crème vendues à prix d’or sur les marchés tricastins.
D’autres années passent, ponctuées de joies, du départ d’Arthur puis de celui de Leslie qui, elle, reste à moins d’une demi-heure du domicile familial. Léo encaisse difficilement l'envol de sa progéniture puis trouve dans notre vieux couple une vie nouvelle, une strate de bonheur sur une autre, un nouvel album photo à scrapbooker.
— Cette troisième cuvée sera la bonne !
Léo accueille mon optimisme avec une hilarité vexante.
— Tu verras. Je finirais par en vendre des bidons entiers de notre huile d’olive.
Eh ben non ! J’ai eu beau planter une demi-douzaine de ces satanés arbustes, quand on n’a pas la main verte, on s’abstient. Notre voisin, vieillard sémillant dont l’art de tracer des sillons se voit jusque dans son visage buriné, me l’a répété avant d’en rire, d’abord seul puis accompagné de ma femme.
Cette traîtresse.
Un soir d’hiver, quelque chose se brise en moi. Je fonds en larme au-dessus de ma soupe, conscient de ma posture ridicule et pourtant incapable d’oublier ce malheur minuscule, celui de n’avoir jamais produit qu’une huile dégueulasse. Cette pensée résonne dans ma tête pendant une lourde seconde. J’éclate de rire. Ma femme s’apprêtait à se blottir contre moi pour me réconforter. Entre deux incontrôlables secousses, je lui explique péniblement que mon plus grand malheur aura été d’échouer à devenir oléiculteur. Léo se redresse puis me regarde, l’air interloqué, avant d’éclater de rire à son tour.
— On a réussi, mon chéri.
— Ouais, P'pa, je crois bien que c’est le cas ! dit Arthur
En l'observant, ses yeux emplis d’un bonheur sans fond, avec sa fille sur ses genoux qui tape sur la table à manger pour en foutre partout, j’ai la certitude que c’est aussi son cas. Leslie aperçoit mon regard comblé et se renfrogne un peu. Je me dis que l’homme à ses côtés va bientôt être père, de gré ou de force, et je ris.
— T’es mort, mec !
Emporté par ma bonne humeur, je pense un instant à une blague, mais rien ne me vient. Je me tourne vers l’origine du son, vers Arthur. Cela ne colle pas. Ce n’était pas sa voix. J’ai dû pivoter trop vite, car j’ai soudain le vertige et la lumière n’est plus la même. Elle est froide, comme celle d’un néon.
Le soleil...
— Ouais, tu dois pas capter grand-chose, mais ça s’éclaircira avec le temps.
C’est bien de là que venait cette voix au timbre traînant, insolent, de la chaise où est assis mon fils. Seulement voilà : il n’y a plus de chaise. Il n’y a plus de salon, de longue table en chêne épais, de nappe à dentelles.
Il n’y a plus de soleil.
Ce n’est pas mon fils qui se tient devant moi. Cet homme malingre, aux cheveux blond cendré, raides comme la pluie, et au long visage orné de lunettes rondes à monture dorée… Ce post-adolescent au fourneau encrassé de chewing-gum n’est pas mon fils. Il se tient à sa place. Il usurpe.
— Où est Arthur ?
Le jeune homme replace un crayon dans la poche de sa blouse et soupire :
— C’est qui Arthur ?
— Mon fils ! Mon fils !
L’indolence de ce personnage m’est insupportable. Tout a disparu ! En un instant. Le vertige me reprend. Je ne suis plus assis. Je suis debout, entravé.
Prisonnier.
C’est juste un cauchemar.
Mon geôlier mâchouille plusieurs fois son chewing-gum et postillonne en rouvrant sa bouche.
— Ton fils et ta fille sont chez toi.
— Chez moi ? Mais…
Les mots se bousculent dans ma gorge. Évidemment qu’ils sont chez moi. Ils sont venus déjeuner. Notre premier repas en famille depuis des semaines. Mon esprit bute.
— OÙ SONT-ILS ?
Ma voix est un hurlement suraigu, forçant le jeune homme malingre à porter ses paumes à ses oreilles. Il tient une plaque munie d’une pince, un sous-main pour docteur.
— Putain, c’est toujours la même chose avec les reboots, grommelle-t-il. Écoute-moi bien ! Tu es mort. Tu es chez les Lloyrs et nous venons de te ramener.
— Quoi ?
C’est dégueulasse de dire ça. Je ne mérite pas un tel cauchemar, un tel traumatisme. Non seulement je suis debout, mais je suis entravé, et je sens le froid, glacial, endormir ma peau nue dans ce laboratoire aseptisé, une immondice en comparaison de mon salon en Provence, baigné de la lumière rasante de la fin de l’hiver. Des larmes jaillissent de mes yeux. Qui voudrait si cruellement briser un homme de mon âge ? Un homme qui a eu tout ce qu’il souhaitait. Le jeune docteur circule autour de moi en observant les électrocardiogrammes, en recopiant des informations depuis divers moniteurs. Les pleurs finissent par se tarir. Il est toujours là, dosant des perfusions, vaquant à ses occupations. Une heure passe sans que rien ne trouble le silence si ce n’est le bruit de la pointe de son stylo sur le papier.
— Nous savons que cela ressemble à un cauchemar.
— Pardon ?
— Ce que vous vivez en ce moment. C’est le lot des N1. Des reboots. C’est une faille. Pour l’instant en tout cas.
C’est le docteur en moi qui déduit :
— Vous m’avez ranimé.
— Non, le mot est trop faible. Nous t’avons ressuscité, rebooté pour être exact, après t’avoir retapé pendant ta mort clinique. D’où ta confusion.
Le jeune homme se redresse et me regarde fixement. Ses yeux verts débordent d’une vitalité empreinte d’une légère condescendance.
— J’ai oublié de me présenter. Moi, c’est Jan. Docteur Dom normalement, mais entre médecins, on va pas faire de chichis.
J’éclate de rire, bêtement, aiguillé par l’aplomb de Jan. Une sensation de déchirement s’empare de moi, un malaise psychique, relançant ma crise d’hilarité paroxystique. Jan m’observe d’abord d’un œil circonspect puis finit par se plier de rire à son tour, me suivant dans ma folie jusqu’à la suffocation.
— Combien de temps suis-je resté mort ? fais-je en reprenant mon souffle.
— Trois jours.
— Trois jours ? C’est impossible.
Jan s’approche de moi puis tape de son sous-main sur ma prothèse de jambe.
— Chez nous, c’est ça qui est impossible. Pour le reste, fais-nous confiance. Il fallait au moins trois jours pour rattraper les dégâts du minigun.
Retournant devant ses écrans, il agite son stylo entre ses doigts.
— Tu tiens vachement bien le choc, je trouve.
— Tout cauchemar a une fin. Celui-ci est ridicule. Une résurrection ? Ce scénario est mauvais.
Jan se retourne vers moi et soupire de nouveau, ostensiblement déçu.
— Tant pis. Va pour un reboot classique, alors.
Quelques heures plus tard, on me traîne, hurlant, dans une chambre tapissée de métal brossé. Toutes les surfaces sont en acier chirurgical. Il y flotte une odeur âcre de nettoyant antiseptique. L’infirmière m’a suivi sans piper mot, au travers de couloirs sombres où de minces diodes froides m’analysaient une par une. De nouveau seul, prisonnier de ma cellule, je reste prostré une heure devant mes propres mains. Ce sont celles de ma jeunesse. Les replis ont disparu ainsi que les tâches de vieillesse, corroborant les dires de Jan. L’idée d’un complot me flanque la gerbe. Je repousse péniblement ma paranoïa. Ma jambe, remplacée par une prothèse en métal, magnifique œuvre d’art dont je parcours la surface du doigt pendant des heures, est un second ancrage pour mon hallucination. Pendant un instant, je doute de jamais me réveiller. Cette crainte irraisonnée devient responsable de plusieurs jours d’insomnie.
Le troisième jour, je perds connaissance. C’est la seule réponse qu’aura trouvée mon corps malade à ma psychose.
Je me réveille avec le souvenir d’un autre cauchemar. Un enterrement. Celui de Léo, morte de froid dans une ville sans soleil, remplie de murs gris-bleu, de rebords de fenêtres vomissant des perles de glace. Il a lieu dans une salle nue, stérile, blanche. Le corps de ma femme est noir, gangrené. Un abruti débite des boniments sur mon âme sœur. Il ment, encore et encore. Il ne parle ni du soleil ni de la Provence. Il ment. Un autre moi, une autre vie, piquetée de malheur et ce mot lâché sur moi comme une ogive : Guerre. Guerre climatique.
Jan ne me laisse même pas une demi-heure avant de débarquer dans ma chambre.
— Ça va, mec ?
Je décide de l’ignorer. Il ne m’aidera pas à sortir de ce labyrinthe. La réponse est en moi. Juste en moi.
Ce terrible cauchemar me poursuit des jours et s’enrichit de détails, chaque minute. Des images m’assaillent, me clouent au sol. J’ai la vision de bombes dans le ciel, de galaxies spirales enflant à des vitesses dramatiques. J’ai la vision d’un monde mort, froid, où Leslie perd son bras, où je suis forcé de l’amputer à la scie circulaire, gêné par l’odeur ignoble de la gangrène ravageant sa main, tranchant au milieu de l’humérus, pour remplacer la chair et les os par une prothèse grandiose, l’estomac rempli d’un mélange de fureur et d’incrédulité. Ces flashs sont d’une vivacité inconcevable. C’est comme si je les avais vécus.
Je passe le reste de mon temps d’éveil à vomir. L’idée d’un conflit larvé avec ces Lloyrs me fait l’effet de grands coups de poing dans le ventre, relançant ma nausée.
Une semaine de plus s’écoule. C’est du moins ce qui m’est annoncé, car je n’ai plus vu le soleil depuis trop longtemps. Il me manque tellement. Les horloges sont peut-être truquées. Qu’en sais-je ? L’idée d’un enfer finit par me sembler la plus plausible. Un Tartare où mon esprit grand ouvert est alimenté par de grands creusets emplis d’un goudron noir, épais et suffocant. Un venin remplaçant peu à peu le souvenir d’une vie heureuse, une existence pleine de joies, sans guerre, sans hiver éternel, sans prothèses, sans gangrène, sans reboot.
Les semaines s’accumulant, j’abandonne des pans de mon ancienne vie, devenu de trop douloureux mémentos. Ici, ils ne me sont plus d’aucune utilité. À chaque souvenir bazardé, je perds un peu plus espoir. De quoi tenir quelques jours.
Je fais ma première tentative de suicide.
À coup de tête sur le lavabo en acier.
Je recule mon front, les yeux vissés sur l’arrondi le moins doux de ma cellule hypoallergénique et projette ma conscience vers le néant. Une fois, deux fois, jusqu’au noir total.
— Doc ?
Jan est penché au-dessus de moi. Entre les rideaux de ses cheveux blonds, son visage est grave. Ses yeux, à moitié visible entre deux reflets blancs sur ses lunettes, expriment une peine sérieuse, un sérieux peiné. Ma tête est enflée, plus grande qu’un tonneau dans lequel des pommes ricocheraient sans fin, larguant dans mon esprit des ondes de douleur.
— Je suis désolé. Nous pensions que le reboot serait moins brutal. Nous rebootons trop peu d’étrangers, dépourvus de connaissances sur leurs thèmes oniriques récurrents, de moyens de protection contre l’expérience de mort permanente. Nous avons sous-estimé l’effet que cela aurait sur vous.
— Ma décision est prise, Jan. Je recommencerai. Je me tuerai.
— Nous vous ressusciterions à nouveau. Vous seriez un N2. Le premier étranger N2.
— Combien alors ? Combien de fois devrais-je en finir ?
Ma salive fait soudain fausse route et la toux provoquée abat la foudre sur mon cerveau. Jan en profite pour éluder ma question.
— Doc, nous n’avons pas le choix. Nous avons besoin de votre aide. C’est pour cela que nous vous avons rebooté.
Ma fatigue est trop grande et les élancements dans mon crâne trop amples pour m’offrir le luxe d’une crise de nerfs. Mon instinct de conservation m’ordonne de terminer cette conversation rapidement, en douceur.
— Pourquoi ? Pourquoi me faire subir cela ?
— Parce que nous faisons partie du monde réel. Nous seuls. C’est aussi pour cette raison que vous souffrez, comme les autres. Mais vous pouvez aider les Lloyrs comme vous avez aidé les vôtres. En nous transmettant votre connaissance en prothétique. En nous permettant de fournir aux victimes du froid de véritables membres artificiels, sans douleur fantôme, sans handicap.
Un rire faible déborde de mes lèvres.
— J’ai des souvenirs… Des images de cet enfer. Votre soi-disant réalité. Elle me revient dans mon sommeil. Vous êtes responsables de cette guerre.
— Vous savez que c’est faux.
— Vous refusez l’armistice.
— Vous savez très bien pourquoi. Vous avez toutes les clés pour comprendre.
Oui, je crois que je le sais.
— La guerre… L’hiver… vous cachent. Vous et le reboot.
Jan hoche lentement la tête. La douleur dans mon crâne reflue peu à peu.
— Nous vous demandons simplement d’atténuer les conséquences d’un choix inévitable.
— Laissez-moi.
Jan part, donnant à l’infirmière l’instruction de bien s’occuper de moi.
Une semaine passe. Je ne réitère pas mon geste suicidaire malgré un état d’angoisse permanent. Je savais déjà pourquoi la guerre perdurait dans ce monde, pourquoi elle le devait, mais l’entendre de la bouche de Jan a changé quelque chose. J’acquiers la certitude que jamais je ne reverrai la Provence. Lors d’une visite, je demande à Jan de quoi pratiquer la pose d’une prothèse sur un porc, un acte médical dont ma mémoire se souvient à moitié, en filigrane. L’opération me procure un bien fou. Pendant les deux heures de l’intervention, j’oublie tout de l’enfer où un Dieu sadique m’a projeté. Je suis en phase. C’est comme si j’avais toujours pratiqué de telles opérations.
Un premier patient passe sur le billard, puis un autre. Dix personnes suivent. À chaque intervention, c’est ma conscience, ma mémoire, que je suture, répare, complète et parfois, oui parfois, ampute.
Mon état mental se stabilise.
Au cours d’une conversation, Jan me dévoile quelques secrets du reboot, ses failles, ses limites.
— Il n’y a pas de R4. Ils ne récupèrent jamais le moindre espoir, la moindre envie de vivre, même avec les rajeunissements cellulaires rendus possibles par les phases statiques entre deux reboots. Les R3 sont majoritairement apathiques, beaucoup sont euthanasiés. Mais lorsque le reboot sera découvert, lorsqu’il sortira d’ici, il sera perfectionné. Ce sera la fin.
— Comment avez-vous découvert cette technique ?
— Nous cherchions comment nous affranchir des contraintes opératoires : le temps, le maintien des fonctions vitales, l’anesthésie. Tout ça disparaît quand le patient est mort. Il ne manquait que le reboot et un moyen de stopper la dégradation cellulaire. Nous avons ouvert la mauvaise porte.
Jan boit une gorgée de bière, la mine sombre.
— À la guerre, trinque-t-il avec tristesse.
— À l’hiver, fais-je à contrecœur.
L’hiver éternel… précédant le plongeon fatal. Le reboot mondial.
Avec le temps, je finis par croire que mon travail ici, ma collaboration avec les Lloyrs, est un moyen de protéger Leslie et Arthur, emmitouflés sous les nimbo-stratus de la guerre climatique. Je forme d’autres experts en prothétique, certains deviendront plus doués que moi. Pourtant, je ne suis pas un traître. Quel mal peut bien faire ce don de connaissance ? Quel mal pourrait engendrer la fin de la souffrance pour tous ces amputés ? Quelle ironie ! L’origine de leur douleur est pourtant le reboot, l’éclateur de l’humanité, découvert par les Lloyrs pour devenir à leur insu la fin de tout, caché par les Lloyrs pour n’être jamais perfectionné, et ce au prix d’une peine inimaginable. Le reboot rêvé par l’humanité. La panacée. Une condamnation.
Parfois, je voudrais en finir, retourner en Provence, revivre mon expérience de mort permanente quitte à devenir un N2. Mais chaque EMP est différente et ma psychanalyse post-reboot me donne la force de repousser de telles vagues de désespoir.
Jan et moi devenons très proches, nous épaulant mutuellement, échangeant sur les banalités de la vie dans nos deux pays en conflit.
Un an après mon reboot, Jan passe me voir dans mon appartement. Il tient un sous-main sur lequel est pincé un formulaire. Il le pose sur la table basse puis le récupère une heure plus tard, interrompant une conversation :
— Dis, tant que j’y pense, je me rends compte que j’ai oublié une info dans ton dossier. Une connerie pour les statistiques du reboot.
— Laquelle, Jan ?
— Je sais que ça fait longtemps, mais, est-ce que tu te souviens du nom de l’endroit où s’est déroulé ton EMP ?
— Oui. En Provence.
— Et… c’est où ça ?
— En France...
— Et… la France ? C’est où ?
Je regarde Jan en riant et lui réponds :
— Sur Terre, imbécile !
Jan hoche la tête, mon trait d’humour lui a totalement échappé. Il note sur son feuillet en murmurant « sur Terre... ». Je me lève en fronçant les sourcils et penche son sous-main vers moi.
— Désolé, si je l’ai mal écrit, me fait-il Je dois avoir un gruyère à la place de la tête, mais j’ai oublié l’orthographe pour « Terre ».

Sur son carnet, Jan a écrit : Tère.

Fin

Si cette nouvelle vous a plu, vous pouvez aussi trouver mon roman sur le blog ainsi qu'en version ebook sur la boutique amazon kindle http://www.amazon.fr/dp/B012E87QQ6 Encore merci pour votre lecture.

jeudi 23 juillet 2015

Bascule participe au concours Kindle 2015

Bonjour à tous,

Bascule participe au concours kindle 2015. Ceci exige qu'il soit exclusivement disponible sur la boutique kindle pour un peu plus de 90 jours. Il est donc disponible au format kindle à l'adresse suivante : http://www.amazon.fr/dp/B012E87QQ6.

Bonne journée

L'auteur

jeudi 14 mai 2015

Bascule nominé au palmarès du prix SUPERNOVA

J'ai le plaisir de vous annoncer la sélection de mon roman "Bascule" lors du concours littéraire SCRIBO.
check it out => http://www.scribomasquedor.com/pages/palmares-des-concours-litteraires-scribo-2013.html

L'ensemble du roman est disponible sur le blog et des liens vers chaque chapitre sont disponibles dans le menu "archives du blog" de la colonne de gauche (en décembre 2014).

Bonne lecture et bienvenue sur ce blog-roman.

mercredi 31 décembre 2014

Chapitre 1 : Mikaël

Alors que je cours à en perdre haleine, traqué une fois encore, mes sentiments se mêlent, s’accumulent, débordent. J’ai envie de rire et de pleurer. Derrière moi, des tubes en métal tintent sous les pattes des animaux. Une part de moi ne peut s’empêcher d’admirer cette musique. Mais quelle connerie d’être entré dans ce bâtiment en construction pour m’y réfugier. Il m’a fallu fuir vers les étages. Voilà maintenant que je m’essouffle et me fatigue.
Des spots, pendus à leurs potences rouges, trahissent la nuit mourante. Ils projettent leurs disques jaunes sur le ciment éclaté, faisant apparaître de grandes plates-formes circulaires suspendues dans le néant...
Lorsque la dernière centrale aura cessé de fonctionner, la pénombre engloutira ce bâtiment en entier. La lumière mourra, privée de la fée électricité. Mais pour le moment, la ville est toujours vivante. Ses enseignes multicolores clignotent dans la solitude nocturne. Leurs lueurs s’additionnent, éclairent les gratte-ciels fièrement dressés vers l’éther noir. Quelques alarmes sonnent dans les rues désertées.
J’exulte en m’apercevant que l’escalier vers l’étage supérieur n’a pas été coulé. Seule une échelle est posée afin de monter. Les cavalcades de pattes et de sabots sont très proches. Ni aboiement, ni meuglement, ni hennissement, ni feulement, les animaux ont appris à se taire, à être discrets. Peut-être se méfient-ils simplement les uns des autres. Après tout, ils n’ont pas eu pour habitude de coopérer ainsi. Avant la Bascule, l’usage était plutôt qu’ils se dévorent entre eux.
L’accès à l’étage supérieur est un trou rectangulaire dans une dalle cendreuse grêlée de soufflures. Le regard fixé sur cette issue, je prends conscience du peu de piliers soutenant le ciment au-dessus de ma tête. Quel poids supportent-ils ? Il doit être colossal, inconcevable. Pourtant, tout ce béton lévite grâce à quelques poteaux d’étayage. Mes poursuivants, eux, ne s’en soucient pas et foncent vers moi sans réfléchir, se cognant à tout obstacle sur leur chemin. En tombant, chaque poteau émet un raclement suivi d’un tintement caractéristique. Je prie pour que la structure tienne bon, que le bâtiment ne s’effondre pas sur moi.
Haletant, je grimpe enfin sur l’échelle permettant de se hisser sur la dalle supérieure. Elle se met à trembler alors que le vent s’engouffre entre les étages, prenant soudain de la puissance. Je m’agrippe tout en sachant que les animaux se rapprochent. Il faut que je continue à grimper malgré mon corps rétif et malhabile. Je crie entre mes mâchoires serrées. Pourquoi maintenant ? L’ascension devient laborieuse alors que la cavalcade derrière moi s’accélère. J’entends un premier hurlement : un beuglement sourd et revanchard qui résonne dans les échelons. Des feulements s’infiltrent dans la lourde vibration du râle bovin. Je ne tiens pas à savoir de quelles gorges ils proviennent, de sous quelles fourrures. Ma main se pose enfin sur le béton froid de l’étage supérieur. La poussière agrémentée d’échardes de verre et de ciment pénètre ma chair alors que je prends appui. Les cris se rapprochent. L’animal est opiniâtre. L’extrémité de mes pieds commence à me chatouiller. Elle anticipe la morsure. Je me hisse in extremis et tire vers moi l’échelle qui fait le lien entre les étages.
Je ne sais pas si c’est le vent ou le soulagement, mais l’atmosphère perd soudain toute pesanteur. Je respire mieux malgré le vacarme qui sort du carré béant sur l’étage inférieur. Les animaux sont fous de rage, mais n’en deviennent pas plus intelligents, ou du moins je l’espère. La faim me revient en pleine figure, violemment, comme une remontée, un delirium tremens. D’un seul coup, mon esprit n’est plus qu’un agrégat de désirs culinaires et de souffrances gastriques. J’ai une crampe d’estomac comme l’on a une crise cardiaque. Ma panse devient le métronome de mon corps. Je tords ma chair sous mon plexus en un réflexe stupide pour calmer la douleur. Toute cette agitation, cette course dans le bâtiment lugubre et inachevé d’une ville fantôme, m’a fait oublier la faim. Ce n’est pas réciproque. Je n’ai pas mangé depuis trois jours alors que la bouffe est omniprésente. Mais les animaux connaissent la disette mieux que nous et savent donc où attendre une proie que l’on affame. Chaque fois que j’ai pensé pouvoir me servir dans une supérette, ils me retrouvaient. Les bruits parasites de la ville fantôme, les grattements et le sifflement du vent, disparaissaient sous le son des meutes et des troupeaux, des pattes et des sabots. Alors je fuis en oubliant ma faim, jusqu’à l’essoufflement. Puis elle me rattrape, prédateur sadique, et me plaque au sol.
Mon estomac se déforme dans ma cage thoracique. Il lui pousse des pseudopodes qui cherchent à écarter la chair autour. Il se débat comme un môme enfermé dans un sac en toile de jute. Et je ne demande qu’à m’ouvrir le poitrail pour l’aider à sortir, à quitter mon corps. Je hoquette. J’avale de l’air. L’organe-renégat me commande d’en ingurgiter et se rebiffe aussitôt. Il me demande l’impossible et, en représailles, tourneboule et s’agite lorsqu’il n’a pas obtenu ce qu’il voulait.
La crise se calme, petit à petit. Les lourds battements de mon estomac s’éloignent. Ils font encore trembler ma peau et ma conscience. L’éclair est passé, mais son souvenir demeure et revient en coup de tonnerre.
Une sensation en chasse une autre. Le son des animaux monte de nouveau vers moi. Je me demande s’ils sentent ma douleur, s’ils comprennent ma détresse et en déduisent que je vais bientôt sortir de ma tanière. Le plus terrible est de savoir que ces animaux n’ont pas faim. Ils ne disparaîtront pas pour piller un magasin aux sachets de victuailles éventrés. Ils s’en moquent. Ils n’ont jamais eu besoin de nous pour trouver à manger.
Le désespoir me gagne. Pourquoi chercher à survivre ? Qu’ai-je encore à perdre maintenant que Caitlin est morte ? Cela fait si peu de temps qu’elle est partie. Un court laps de temps aussi rempli qu’un siècle. Une journée dans ce monde basculé.
Caitlin n’était pas faite pour la course. C’est immoral de dire ça, je sais. J’ai honte de salir sa mémoire, mais de toute façon, elle est morte. Les défunts ont toujours raison, paraît-il. C’est énervant quand on est en vie. Aujourd’hui, plus personne n’est là pour défendre feu mon Amour alors j’ose affirmer que Caitlin a tort. Tort d’être morte. Tort d’avoir été si belle. Tort de s’être apprêtée chaque jour pendant que les parpaings tombaient dans les rues et que des lambeaux de vêtements voletaient dans les avenues, oriflammes d’une guerre sauvage et soudaine. Elle me manque. Caitlin, je t’aime. Je t’aime, mais je ne peux te pardonner d’avoir disparu avec le reste. Comme si tu n’avais été qu’un fragment de notre société, voué à la même chute que ce qui nous entourait, quand les animaux se sont engouffrés, infiltrés, immiscés dans nos villes aseptisées. Dès lors, tu n’as plus été qu’un boulet. Tu étais si belle...
L’aube se lève, doucement. L’immeuble en chantier, ce mille-feuille de béton, m’offre la plus éblouissante des vues panoramiques. Pas de fenêtre et pas de vis-à-vis. Le soleil progresse lentement entre les gratte-ciels, joue à cache-cache. Mon ventre gargouille, mais je tiens le coup. Mon postérieur fait crisser la poussière de ciment chaque fois que je me repositionne, dos contre le pilier carré, face au vide. Je m’offre une séance de ciné sur écran géant, le plus grand jamais construit : le ciel. Et le spectacle ne manque pas de piquant, les couleurs sont plus vives que tout ce que j’ai vu auparavant. Si c’est un effet secondaire de la malnutrition, je ne regrette pas de l’avoir expérimentée.
Je refoule cette idée au moment où je sens qu’elle va me retomber dessus. Mon ventre commence à gronder, formulant des menaces qui se passent de mots. J’obéis.
Je m’attendais à ce que le soleil reste dans l’interstice d’où il était apparu, entre deux immeubles. Mais les gratte-ciels ont dû être construits de travers, car il disparaît derrière celui de gauche. On ne voit plus que son halo qui rebondit sur les vitres-miroirs, inondation de feu. Caitlin, ce spectacle, tu aurais su l’apprécier.
Caitlin s’est éteinte dans la crasse et le ridicule. Son décès a été grossier, sale et dégradant. De la même façon qu’une vieille snobinarde tombe dans la bouse et se relève en poussant de petits cris outrés, Elle porta la mort comme on porte la souillure : Mal. J’ai continué à fuir, moins courageux qu’une fouine devant un tigre. Maintenant, je me rends compte que j’étais un peu soulagé de m’éloigner des hurlements difformes de Caitlin, son effrayante humanité que son maquillage a finalement trop camouflée. Sa mort s’est chargée de compenser. En fin de compte, je me demande quand j’ai perdu Caitlin, car la femme qui criait alors était quelqu’un que je ne reconnus pas. Heureusement qu’elle n’a pas hurlé mon prénom. J’aurai probablement ralenti. Et je serai mort.
Le soleil prépare maintenant sa sortie par le haut du gratte-ciel. La cité tout entière flamboie dans l’aube aux doigts de rose. Je trouve que c’est beau, artificiel, mais splendide. Maintenant que le spectacle est disponible sans le son, sans les klaxons et le ronron des pots d’échappement, je profite mieux des couleurs. Je succombe aux charmes de ces tiges irisées, arborant fièrement leurs antennes sur leurs sommets dégarnis. Les quelques affiches publicitaires lumineuses continuent à passer en boucle leurs messages. Leurs slogans ne veulent plus rien dire. Privés de leur sens, ils m’apparaissent de nouveau comme ces assemblages de diodes émerveillant les enfants, des tableaux animés. Les lumières jouent entre elles, gambadent en jets de peinture sur les surfaces permissives du centre d’affaires de la ville. Le rouge et le bleu se battent, offrent à mes yeux le paroxysme de leur dualité, étalent leur hubris sur le cadavre de la cité.
Caitlin, tu me manques tellement. J’ai faim. J’ai faim. Tout se mélange. J’entends les bruits de tubes en acier que l’on frappe. Le son se rapproche, le rythme s’accélère puis s’arrête. Les grognements derrière moi ne laissent qu’une maigre place à l’imagination. Quel animal ? L’un des gratte-ciels en face de moi a une face rouge, comme celle d’un rubik's cube. Un casse-tête pour expert ayant atteint les limites physiques de son art. L’aube s’achève. Un voile de lumière blanche se dépose progressivement sur l’horizon de verre et de métal.
Les bruits de pas se succèdent rapidement, se rapprochent. Je n’ai plus la force de réagir. Pourtant, lorsque l’orang-outan m’agrippe l’épaule, je reprends conscience du drame qui se joue à mon étage, sur ce chantier qui jamais ne finira. Qu’importe après tout. Caitlin est morte. Même son souvenir est maintenant altéré, comme rongé par les vers. Dans ces conditions, je préfère ne pas me rappeler. Pour la garder intacte. Ne pas la souiller plus.
La violence avec laquelle le primate me secoue me vide de ces pensées et les remplace par une abjecte terreur. Je ne suis plus qu’une poupée de chiffon entre ses mains. Je hurle et mon braillement se transforme en appels au secours. Je crie les noms de tous ceux que j’ai connus alors que le singe me jette hors du bâtiment en construction et que je me mets à dévaler les étages. Des larmes roulent le long de mes tempes. La faim, la peur, tout sera bientôt fini. Mais je ne veux pas que cela finisse. Je veux souffrir encore.
Caitlin ! Caitlin ! Je prononce ton nom et rien ne se réalise ! Rien ! Tu as pourtant été tout ce dont je rêvais. Tu as donné corps à ce que je n’osais espérer. J’entends les orangs-outans crier, rageurs, jusqu’à ce que mon crâne heurte le sol. Caitlin, que leur avions-nous fait ?

mardi 30 décembre 2014

Chapitre 2 : Rita

Notre ascension du massif n’en finit plus, mais nous devons continuer. Je sais que nous allons dans la bonne direction. Nous nous rapprochons de ma fille, Yuna, même si elle semble encore loin. Comme un mince rayon de soleil réchauffant directement mon cœur, je perçois son existence, droit devant.
Nous sommes en mai 2157. Je ne sais pas quel jour exactement. Je ne sais plus. Et pour tout dire, je m’en fous. Plus personne n’effeuille les éphémérides.
Depuis que les animaux se sont mis à pourchasser les humains pour les exterminer, soulèvement que nous avons nommé la Bascule, un étrange lien est apparu entre ma fille et moi. Il me donne l’azimut à travers l’air transparent de la montagne et la brume des sommets. Il m’indique où aller pour qu’un jour nous soyons à nouveau réunis. Et ce jour finira par arriver.
Il aura fallu à l’humanité un siècle d’efforts pour régénérer l’écosystème exsangue de nos aïeux. Lors de la Bascule, les animaux étaient innombrables, bien plus que ce qu’indiquait le plus optimiste des recensements. Le brouhaha des communications s’est tu avant de pouvoir expliquer ce phénomène, nous laissant seuls face à ce qui est désormais l’unique réalité.
— Rita, cesse de traîner !
La voix de Gess me sort brutalement de ma torpeur. Elle sonne clair, brut et me ramène sur le versant gelé que nous gravissons depuis une éternité. Elle traverse l’air comme un éclair sans substance, incolore.
Gess est mon guide. Depuis sa plus tendre enfance, la montagne le berce tout en le serrant implacablement dans l’étau de ses bras. Il a appris très tôt à éviter les vibrations qui craquellent la glace et cloquent l’épiderme de neige. Son être durci à coups d’engelures se passerait volontiers de mes rêveries. Pourtant, sans elles, Gess n’aurait nulle part où nous conduire.
— Rita ! Le soleil brille trop fort. Nous devrions nous abriter. Il y a une grotte pas loin, en contrebas.
Pour vérifier ses dires, je retire un instant mon gant en peau de phoque. Au bout de quelques secondes, ma main me gratte, me brûle un peu. Je l’observe dans l’ovale de mon champ de vision que borde la fourrure de ma capuche. Ma peau rougit à vue d’œil. Je remets mon gant en urgence. L’absence de nuages commence à devenir dangereuse. Gess a raison, comme toujours. Je soulève mon genou avec toute la vélocité dont est capable mon organisme en manque d’oxygène. Je dois ressembler à un chevalier de pierre se relevant après avoir été adoubé, mouvant son corps dense sur une planète à la gravité écrasante. Gess me tanne pour que j’avance, mais ce sont mes pensées pour Yuna qui parviennent enfin à soulever mes semelles. Pourtant, sans lui pour me guider, je me serais perdu dans le massif, ne sachant quel sentier emprunter.
Perché en haut de la crête, il m’observe sans bouger, attendant que je le rejoigne. Son manteau, côté fourrure retourné vers soi, engonce son corps asséché dans un fourreau douillet. Ses deux verres d’aviateur, teintés d’un jaune doré, n’adoucissent pas un seul instant son regard perçant, aiguisé par une volonté aussi solide que la roche. Malgré le froid et le manque d’oxygène, il me hèle en agitant les bras comme si nous marchions trois mille mètres plus bas. Cet homme est fou. J’ai parfois du mal à croire que nous sommes de la même espèce.
— Cours, bordel de merde ! Cours, vieux sac de tripes !
— C’est ce que je fais ! lui hurlé-je.
Mais ma voix ne sort qu’à peine de ma capuche. Elle retombe sur le sol comme un crachat raté. Mes bottes s’embourbent dans la neige. Je parviens tout juste à ne pas trébucher. Gess, excédé, me rejoint à grands pas. Ses jambes tranchent dans la poudreuse comme des lames, recouvertes par ses cuissardes en cuir retourné, sur lesquelles des lanières de peau tannée s’entrelacent et saucissonnent la fourrure. S’arrêtant à un mètre de moi, il me regarde avec une hauteur qui me glace le sang. J’en oublie la brûlure me dévorant la main.
— Viens par là, fait-il en m’agrippant par le col.
Je le repousse sans ménagement et recule d’un pas dans la neige, refusant autant son aide que sa condescendance.
— Alors, marche, bordel !
Gess ne peut le comprendre, mais les efforts que je fournis pour le suivre sont tels que j’ai la sensation de hurler sur mes muscles endoloris pour les faire obéir.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, nous atteignons enfin la grotte. Son épaisseur de roche nous protégera du soleil assassin. Après être entré, Gess s’assoit puis sort le réchaud de son paquetage. Je m’allonge, épuisé. Lui, ce fou, semble trouver l’occasion idéale pour faire du thé.
— Nous sommes hors de danger, m’indique-t-il.
Dans le ton qu’il emploie, il n’y a pas la plus petite satisfaction, le moindre orgueil. Son expertise de la montagne lui est sans gloire. Comme tant d’autres, il voudrait demander plus à son corps. Il regrette de ne pouvoir totalement le plier à sa volonté farouche.
— Les animaux ne viendront pas nous chercher ici, ajoute-t-il.
— Ce serait pourtant une grotte parfaite pour un ours qui hiberne. Ou un yéti, fais-je en souriant.
— Arrête de dire des conneries et viens boire le thé. Tu vas nous porter malheur avec ton imagination masochiste.
Le visage de Gess, éclairé par la flamme vacillante du réchaud, reste impassible et concentré. Mon guide était bien différent quand je l’ai rencontré dans son village. Il y regardait les enfants avec bienveillance, le bleu de ses yeux portait l’apaisement du ciel. Depuis que nous avons dû fuir, la teinte de ses iris est celle des glaciers funestes, la même que celle d’Yuna... Mais sans le vernis des larmes.
Nous avons parcouru un long chemin depuis que les animaux ont attaqué son village. Gess serait parti avec quatre, cinq, six personnes, s’il avait pu. Il aurait emmené tout le monde sur son dos. Il les aurait tous sauvés de la catastrophe, mais les animaux ont été trop rapides. Pendant qu’il arrachait son équipement aux flammes, les bêtes avaient égorgé hommes, femmes et enfants. La Bascule, cet incompréhensible carnage généralisé, avait embrasé le village comme un fétu de paille. Les bonzes faisaient offrande de leur chair, priant la faune d’épargner le hameau. Peine perdue, me disais-je alors que nous nous enfuyions vers les sommets. Finalement, Gess n’a réussi qu’à me sauver moi, sans même l’avoir voulu. Je l’avais suivi à son insu.
— J’espère que tu sens toujours la présence d’Yuna, dit-il sèchement. Afin que tout ceci n’ait pas été fait en vain.
Son timbre, et le souvenir de notre fuite, me culpabilisent d’avoir survécu. Par réflexe, je me mets bêtement sur la défensive :
— Je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé dans ton village.
— Je sais.
La pitié de Gess m’est lancée comme une pièce mal gagnée, obtenue sous la contrainte. Pourtant, elle est sincère. Mais la douleur est trop forte, comment pourrait-il en être autrement ? Je me souviens avoir eu une réaction bien moins noble que la sienne quand les animaux ont débarqué dans son patelin.
— Où se trouve ta fille, Rita ?
Me tournant vers la paroi au-delà de laquelle je perçois Yuna, mon regard se perd dans la roche.
— Elle est derrière la chaîne de montagnes... Est-ce que la piste montera encore ?
Gess pousse un léger soupir et remplit mon quart de thé.
— Non, nous n’irons pas plus haut. Demain, nous devrons contourner le pic. Alors, pour le moment, reposons-nous.